2002 aura été un excellent cru pour le GameCube de Nintendo, avec la sortie simultanée de Resident Evil Rebirth (voir test) et - dans l'ombre de l'aura prestigieuse de cette référence en la matière - d'un nouveau venu qui va créer la surprise et se révéler être une petite perle pour les heureux chanceux qui aiment voir ce qui se passe en marge des grandes licences.
Coup de projecteur sur un ténébreux coup de coeur.

Même les chevaliers avaient
des prothèses mammaires!
Les développeurs de Silicon Knights ne sont certes pas aussi connus du grand public que peut désormais l'être Capcom, mais ils n'en sont pas moins talentueux pour autant. Ceux qui se sont plongés dans le monde hypnotisant de Nosgoth, dans le Legacy Of Kain paru en 1996, sauront de quoi je parle. Jeu de vampires hors des sentiers battus, très inventif et doté d'un gameplay d'une richesse rare, il reste l'un des titres majeurs de la PlayStation à mon sens.
Il convient également de savoir que nos Chevaliers de Silicone ont aussi oeuvré pour un certain MGS : The Twin Snakes, ce qui n'est tout de même pas rien.
Et au milieu de ça, fruit d'une gestation apparemment douloureuse, prévu à l'origine pour la N64, Eternal Darkness débarque cette année 2002 sur le GameCube et impose une patte singulière dans le monde du jeu d'action/aventure à caractère horrifique.
Une réussite qui mérite d'être redécouverte, ou découverte, tout simplement.
Philippe aime le kraft et Edgar Allan, le pot
D'emblée, Eternal Darkness fait référence aux grands écrivains ayant oeuvré dans le fantastique et l'angoisse. Si Allan Poe est cité en tout début de partie, c'est aussi et surtout à Lovecraft qu'on pense, avec ses cultes innommables et ses démons horribles ayant des adorateurs aux quatre coins du monde, comme c'est le cas notamment pour Cthulhu.
L'histoire de ED : Sanity's Requiem est en effet basée sur un culte millénaire oeuvrant pour le Mal, et voyant se succéder 12 "élus" à travers les âges, de l'Antiquité à nos jours.

Autant d'élus que de personnages jouables! Le jeu sera donc découpé en divers segments, comme autant de chapitres d'un ouvrage maudit, et vous fera voyager sur 2000 ans en incarnant ces 12 personnages différents, aux aptitudes en rapport avec leur fonction (centurion romain, danseuse indonésienne, messager de Charlemagne, archéologue moderne, médecin de la Grande Guerre...etc...). Tout ceci avec des retours réguliers dans le présent, où c'est la charmante Alexandra Roivas que vous incarnez et qui reprend à titre personnel l'enquête au sujet de l'assassinat sauvage et inexpliqué de son grand-père. Ce qu'il y a de bien ici, c'est qu'en dehors d'Alexandra, les autres personnages n'ont pas pour vocation d'être des héros cherchant à combattre le Mal. Ce sont des personnages plus ou moins ordinaires plongés dans l'extraordinaire.
On sent déjà toute l'originalité
d'un projet brillamment inspiré (on en redemande!). D'ailleurs,
la séquence d'introduction, très
cinématographique sans pour autant céder à la démesure,
interpelle par sa faculté à captiver le
joueur, avec son propos terriblement mâture, parlant
d'anthropologie et d'ésotérisme.
Et - c'est suffisamment rare pour être souligné - ces intentions plus que louables sont aussi alléchantes sur le papier qu' à l'écran!
Oh tiens, encore une mouche à tête de grenouille!
Le gameplay se veut à priori
fidèle à la tradition du genre, qui jongle vaillamment entre
aventure et action, recherches
d'artefacts, énigmes et affrontements étonnamment
nerveux. Ça n'en fait pas pour autant une pâle copie de
Resident Evil, loin de là!
Car Eternal Darkness développe son propre univers et sa propre identité,l'idée majeure de ce titre étant avant tout de traiter de la fragilité de l'esprit humain lorsqu'il est confronté à l'irrationnel (on reconnaîtra sans peine l'inspiration de Lovecraft, une fois de plus). Une jauge de santé mentale est donc incorporée pour chaque personnage jouable, jauge qui s'altère à chaque rencontre surnaturelle, et surtout quand on croise le regard maléfique d'une créature sans nom.
Et là se situe la trouvaille la plus surprenante de Eternal Darkness : en cas de chute de votre jauge à Ø, votre personnage, pris de panique, sera victime d'hallucinations.
Autant vous dire que les petits gars de Silicon Knights s'en sont donnés à coeur joie, et ont rivalisé d'inventivité pour accoucher de ces hallucinations, toutes plus imaginatives les unes que les autres et que je vous laisse le soin de découvrir.
Je résumerai juste par le fait que c'est carrément génial, et qu'on laissera volontiers notre santé mentale s'emballer, histoire de découvrir ce que nous ont pondu les créateurs du jeu. Et ne vous laissez pas influencer par le titre de ce paragraphe, ça n'est pas dans le jeu.
Attention toutefois de ne pas en
abuser, car à trop tirer sur la corde, c'est votre santé physique
qui s'en trouvera affectée. Veillez donc
à préserver un minimum cette santé mentale, en achevant les
ennemis, par exemple.
Ennemis démembrales à loisir, d'ailleurs, puisqu'on vous offre la possibilité de cibler n'importe quelle partie du corps de vos adversaires pour les en débarrasser. Excellent!
Non satisfait de ce contenu déjà conséquent, le gameplay s'enrichit en outre de pouvoirs magiques à créer via diverses runes à récolter. Un système un peu particulier, qui paraît peut-être un peu complexe au premier abord, mais qui se révèle en fait très intuitif et véritablement plaisant, ce qui ne gâche rien.

Nan mais t'es nèbre ou quoi?
Techniquement, on aura reproché à ED ses graphismes un peu retardataires, reproche agrémenté par la sortie N64 annulée pour muter directement sur GameCube, sans que les retouches nécessaires pour le changement de support n'aient forcément eu lieu.
Certes, on n'est clairement pas
en présence d'un titre HD, mais la
réalisation reste tout-à-fait honnête et même bougrement
plaisante, charmante, avec des éclairages réussis et
une modélisation d'ensemble tout de même bien détaillée,
suffisamment en tout cas pour posséder un charme indéniable,
d'autant que les loadings sont
quasi-inexistants!
Ça fait d'ailleurs partie des atouts du titre, où l'on enchaîne les actions avec fluidité, sans buter sur des accès disque incessants et interminables!
Le design général est assez proche d'un cartoon, impression renforcée par la souplesse des animations. Et ça n'est en rien une critique, puisque Eternal Darkness cherche avant toute chose à avoir sa propre esthétique, sans entrer dans la course au photo-réalisme. Et ça fonctionne parfaitement bien ainsi.
Mais c'est avant tout dans l'ambiance phénoménale qu'il dégage, que le jeu tire sa plus grande force.
La bande sonore n'y est pas
innocente, avec ces compositions éthérées qui usent de subtiles
touches d'exotisme pour décrire les différentes régions du monde
qui sont représentées dans le jeu, sans jamais saper ce climat
mystérieux et poisseux qui lui colle à la peau, d'époque en époque.
L'extrait présent en début d'article devrait suffire à vous en
convaincre. L'une des meilleures bandes-son qu'il m'ait été donné
d'écouter, et qui n'a jamais été mise en vente à ma
connaissance.
Les décors sont aussi bien mystérieux, baignant dans leurs éclairages tamisés, avec ces recoins obscurs et effets de lumière aux teintes chaudes qui bâtissent déjà à eux seule toute une ambiance.
Eternal Darkness est aussi très sombre d'un strict point de vue scénaristique (il porte décidément bien son titre!). On s'aperçoit bien vite en effet que les personnages incarnés connaîtront tous un destin funeste quoiqu'il arrive.
Mais ce n'est pas pour autant qu'on pourrait le comparer avec un Silent Hill, non. Ce n'est pas la même noirceur.
En fait, il ne ressemble à aucune autre production du genre, et n'a de ce fait pas grand chose à leur envier, si ce n'est le succès rencontré par les pointures.
Et pourtant, il le mérite amplement, car s''il ne laissera pas une empreinte de terreur indélébile, Eternal Darkness se se révèle néanmoins particulièrement envoûtant du début à la fin.

Lumière sur les ombres au tableau
Si la jouabilité répond au doigt et à l'oeil, elle accuse toutefois quelques limites, notamment au niveau des combats, où il ne sera pas rare de racler les murs des couloirs étroits avec vos armes blanches au lieu d'écharper les ennemis qui vous font face. De même, on se laissera facilement encercler sans possibilité de se dégager, surtout quand le premier problème côtoie le second!
On râlera aussi quand, en état de santé précaire, on veut user d'un sort de régénération sans que l'ennemi ne laisse le temps à l'incantation de se terminer... game over assuré!
Egalement, on regrettera le fait
que, si le scénario laisse le choix entre trois entités au départ
qui permettent ainsi autant de déclinaisons du scénario, pas grande
chose ne change au sein de ces déclinaisons. Quelques cinématiques
diffèrent et nous en apprennent effectivement davantage, mais le
cheminement de l'aventure reste identique.
Enfin, comme déjà dit plus haut, pour un jeu qui parle de terreur psychologique et de folie, il faut bien admettre que ça ne fait pas spécialement peur.
Eternal forever
Un survival hors des sentiers
battus, avec son univers et son ton fortement inspirés de
Lovecraft, ainsi que son propos finalement assez mâture,
toujours à la frontière entre le surnaturel et la folie
humaine.
S'il ne fait pas spécialement peur, il s'articule davantage autour des atmosphères profondes qu'il développe avec un réel talent.
Entre action, énigmes, voyages dans le temps, magie et aventure, doté d'un scénario terriblement accrocheur parlant d'anthropologie et de religion interdite, ainsi que d'un gameplay bourré de trouvailles géniales (amusez-vous à répertorier les hallucinations, toujours imprévisibles), Eternal Darkness surprend autant qu'il immerge, sans jamais négliger ses grandes qualités ludiques, ce qui en fait l'un des meilleurs survival horror auxquels j'ai pu m'essayer.
Terriblement envoûtant, une réussite sur tous les fronts!
Encore un joli coup de coeur...

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